Franck me dit qu’il y a un petit contretemps car une dernière répétition est prévue pour checker les derniers détails avec Flavio Boltro, l’invité de ce soir. C’est donc dans un Duc des Lombards encore en sommeil que nous pénétrons. Eric Legnini n’étant pas arrivé, nous décidons de commencer l’interview à l’étage…
5, 4, 3, 2, 1… magnéto Serge !



Batteur OnLine : Tu es actuellement en tournée avec le Eric Legnini Trio (nouvel album « Big Boogaloo », sorti en janvier 2007). Comment se déroule la vie en tournée ?

Franck Agulhon : En tournée, on est tout le temps ensemble. On mange ensemble, on se balade ensemble. Sauf cas exceptionnel où l’un de nous va se reposer. Comme nous sommes trois amis, on passe la majeure partie du temps tous les trois.

BOL : Cela fait un petit bout de temps que vous vous connaissez ?

F.A. : Oui, on se connaît depuis pas mal de temps et puis on s’apprécie, donc on est tout le temps ensemble.

BOL : Peux-tu revenir sur ton parcours pour ceux qui ne te connaissent pas…

F.A. : Je suis originaire de Marseille et j’ai commencé la batterie à 17 ans avec Philippe Levan. Ensuite, je suis monté étudier à Nancy au CMCN (Centre Musical et Créatif de Nancy), qui est devenu depuis le MAI (Music Academy International), avec André Charlier, Richard Paul Morrellini, Alain Gozzo, Denis Palatin. A la suite de cela, je suis parti à New York en 1995 (Franck est diplômé du Advanced Certificate Program au DRUMMERS COLLECTIVE, vu sur son site) étudier avec John Riley, Duduka da Fonseca, Kim Plainfield.

BOL : C’était pour t’apporter un complément par rapport à ta formation au MAI ? Afin de connaître la vision américaine ?

F.A. : Plutôt comme une formation continue. Je prends encore des cours.

BOL : Avec qui ?

F.A. : La dernière fois, j’ai pris un cours avec Steve Williams (batteur de Shirley Horn). J’en prends également avec Ari Hoenig. Je demande aussi des conseils à pleins de copains, Dre Pallemaerts ou André Charlier...
J’aime bien apprendre. Et puis je crois que l’on apprend toujours avec cet instrument.

BOL : Je t’avais vu à la Bag’show en 2003, tu as fait un duo avec André Charlier…

F.A. : Oui c’était chouette, j’en garde un très bon souvenir.

BOL : Pourquoi avoir choisi la batterie ?

F.A. : La véritable histoire est assez amusante. Etant originaire de Marseille, je jouais énormément au foot. On s’est fait jeter de l’endroit où l’on jouait donc on a décidé de faire de la musique ; on a écrit sur trois papiers guitare, basse et batterie et j’ai tiré batterie. C’est comme cela que j’ai fait de la batterie.
Et puis il s’est avéré que la batterie me plaisait beaucoup, mon père est allé voir le prof pour lui dire que je travaillais beaucoup et tout s’est fait naturellement. Cela m’a passionné et j’ai travaillé de plus en plus.

BOL : Donc c’est un peu le hasard…

F.A. : Quelque part oui…

BOL : Quels styles as-tu d’abord joué ? Du rock, du blues ?

F.A. : Oui du rock, du blues, de la musique africaine, pas mal de musique brésilienne. J’ai d’ailleurs fait une école de samba.

BOL : Un panel de musique assez large…

F.A. : Assez large mais pas de jazz.

BOL : Alors à quel moment as-tu commencé à faire du jazz ?

F.A. : Un déclic par un ami. Mon meilleur ami, Christian Marriotto est batteur. Il m’a ouvert au jazz. Par son intermédiaire j’ai pu écouter Coltrane, Magma et là j’ai vraiment eu un déclic. J’ai eu envie de me plonger là-dedans. J’ai commencé par écouter des choses assez modernes et puis j’ai fait un retour en arrière avec Philly Joe Jones, Papa Jones. Mais au départ, c’est une passion pour Coltrane, Elvin, Tony Williams.

BOL : Ce n’est pas parce que tu pensais avoir fait le tour du rock…

F.A. : Pas du tout ! Sans aucune prétention. C’est simplement par découverte, je ne connaissais pas.
Je me laisse porter. J’aime bien travailler des tournures funk, du latin, des rythmes des pays africains, des techniques indiennes. J’aime bien plein de choses. Maintenant, je fais plus de jazz car c’est une musique où je m’épanouis et surtout je la joue avec des gens avec lesquels je me sens bien et que j’apprécie particulièrement. Pour moi c’est important.
Il n’y aurait peut-être pas « la même chose en variétés », même si j’apprécie des batteurs qui jouent de la variété, je trouve cela super. Loïc Pontieux, Christophe Deschamps, Jean-Philippe Fanfan, Mathieu Rabaté, Fabien Haimovici… Ce sont des batteurs fabuleux. Mais pour moi, j’aime être avec des gens qui me sont proches. Peut-être que je me plante et qu’ils sont très proches des artistes qu’ils accompagnent. Mais pour moi il y a ce rapport de proximité, passer la journée ensemble, vivre ensemble et le soir vivre ensemble de la musique.

BOL : Si tu devais citer quelques noms de batteurs jazz qui t’on influencé…

F.A. : Beaucoup ! Dans les Français, j’ai beaucoup écouté André Ceccarelli car je l’ai vu en master-class. J’adore, c’est un magicien.
Evidemment André Charlier, qui est pour moi à la fois un mentor, un parrain et qui maintenant est devenu un ami. Il m’a proposé de le remplacer dans plusieurs projets au début et cela m’a mis le pied à l’étrier. Mon ami Christian Mariottto a été également très important, ainsi que Philippe Levan, mon premier prof du sud. J’aime beaucoup François Laizeau, Daniel Humair, Tony Rabeson, Dre Pallemaerts, Benjamin Henocq Laurent Robin. Et dans les Américains, évidemment Tony Williams, Elvin Jones, Jack DeJohnette, Philly Jo Jones, Art Taylor, Ben Riley, Art Blakey… Chez les jeunes, j’adore Brian Blade, Eric Harland, évidemment Ari Hoenig. Dans un registre plus rock, Keith Carlock.



BOL : Tu disais tout à l’heure puiser dans beaucoup de styles différents. Comment fais-tu pour intégrer cela à ton jeu ? Fais-tu d’abord des relevés et ensuite tu les travailles jusqu’à maturation ?

F.A. : Quand je fais des relevés, j’essaie plutôt de comprendre le fonctionnement. J’essaie de comprendre l’essence de ce que joue le batteur pour en tirer un principe ou une approche, plus que d’en tirer des plans à proprement parler. J’essaie de cerner les doigtés, les espaces, les silences pour essayer au fil du temps de me l’approprier.
Concernant le fait de jouer plein de styles différents et de les adapter au jazz, j’essaie simplement de tout retravailler sur la batterie jazz avec le son jazz et du coup l’adaptation se fait assez naturellement. Cela fait dix ou douze ans que je joue avec la même configuration : 18, 12, 14, deux cymbales, une crash. Quand je fais des disques un peu funk, groovy, je les fais avec le même son et j’essaie d’adapter ce que j’ai travaillé avec ce son, c’est plus naturel.

BOL : As-tu encore le temps de travailler ?

F.A. : Je travaille dès que j’ai du temps.

BOL : Et que travailles-tu principalement ?

F.A. : Si j’ai vraiment du temps, je vais retravailler à partir des bases, des fondamentaux. Si j’ai un peu moins le temps, je vais axer mon travail sur les différents répertoires, sur ce que j’ai à jouer pour essayer d’être plus libre.

BOL : Tu joues également avec Stephano di Battista, depuis quand date votre collaboration ?

F.A. : En fait je remplace André Ceccarelli. J’ai dû commencer en 2000 ou 2001. Cela peut être pour quelques dates ou pour une tournée, quand André ne peut pas.

BOL : Comment l’as-tu rencontré ?

F.A. : Par le biais d’Eric. Au départ, je jouais avec Eric, il m’a proposé de faire un trio. C’est également par son biais que j’ai rencontré Flavio Boltro ou Rosario Bonaccorso (un de des deux contrebassistes de l’album « Big Boogaloo », le deuxième étant Mathias Allamane).

…Eric venant d’arriver… nous interrompons l’interview et je descends assister à la balance… J’observe attentivement tous les protagonistes. Mathias et Franck sortent quelques blagues pendant qu’Eric et Flavio échangent en italien …
Les dernières mises au point s’effectuent sur « Mojito Forever » ou « Soul Brother »… L’ambiance est très détendue et Flavio se fond parfaitement dans le trio d’origine. J’ai un peu de mal à réaliser où je me trouve… Je n’avais jusqu’à présent lu le nom de Flavio Boltro ou de Eric Legnini que dans les magazines ou les pochettes de CD et me voilà à assister à leur répétition d’avant concert… le pied !
Une grosse demi-heure plus tard, nous nous retrouvons au 1er étage pour la deuxième partie de l’interview…


BOL : Tu vas enregistrer en mai avec le Sylvain Beuf Trio (Sylvain Beuf au saxophone et Diego Imbert à la contrebasse). Comment abordes-tu une séance de studio ? Est-ce que vous répétez avant ou est-ce que vous arrivez avec seulement quelques idées ?

F.A. : En général, on prépare le répertoire, on répète et si on peut, on fait quelques concerts, puis on rentre en studio. Parfois, on est obligé d’avoir une bande pour pouvoir faire des concerts donc on enregistre avant de tourner.

BOL : Si tu avais un conseil à donner à un jeune batteur qui va effectuer sa première séance studio ?

F.A. : L’enregistrement en studio est difficile. Il faut essayer de rester calme, ne pas se laisser emporter par ses émotions. Pour moi le plus dur, c’est d’avoir un bon retour casque, c’est-à-dire un bon mix. Par exemple, si on a de la batterie trop forte dans le casque, on va avoir tendance à jouer moins fort, du coup la partie enregistrée ne va pas avoir beaucoup de son. A l’inverse, si on met les autres instruments trop forts, on va avoir tendance à jouer la batterie très forte pour être au niveau des instruments et la batterie enregistrée va être trop forte et le son moins rond. Ce qui est dur, c’est d’arriver à doser le volume. Il faut imaginer ce qui va être enregistré sur la bande.

BOL : Tu es intervenant à la MAI. Est-ce que ce sont des cours particuliers ou collectifs ?

F.A. : Que des cours en groupe. En général, il y a trois niveaux : 1, 3, 5. Avec les 1er, on voit les bases : la technique, le positionnement, la respiration, le son, le travail des mains et des pieds, l’assouplissement, comment tenir un tempo. Avec les 3, on commence les indépendances en binaire et en ternaire et avec les 5, on fait la polyrythmie. Les séances durent deux heures et j’ai une dizaine ou une quinzaine d’élèves.

BOL : Donnes-tu des cours dans d’autres écoles ?

F.A. : Au sein de l’école de Didier Lockwood à Melun ; à Tous en Scène à Tours ; au CIAM à Bordeaux et des interventions ponctuelles à droite à gauche.

BOL : Aucun cours particuliers ?

F.A. : Très rarement. J’ai deux ou trois élèves en cours particuliers depuis dix ans. Ce ne sont jamais des cours réguliers, il peut se passer quatre, cinq ou six mois entre deux séances.

BOL : Lorsque tu participes à un master-class, combien de temps dure tes interventions et quels points abordes-tu ?

F.A. : C’est très variable. Si c’est un master-class où je ne fais que jouer, cela dure une heure et demie ou deux heures, voire trois heures avec les discussions. Mais parfois, ce sont des master-class d’une journée : ateliers le matin et jeu avec les élèves l’après-midi.
Les différents points que j’aborde se sont en fonction du niveau des élèves. Si je n’ai que des enfants, je vais essayer d’être plus ludique, de leur donner envie de jouer de cet instrument et si j’ai des personnes plus âgées, je vais parler de choses plus avancées.

BOL : Tu nous disais tout à l’heure que tu essayais de jouer tout le temps sur un kit identique…

F.A. : Du moins les mêmes dimensions. Après cela dépend des lieux.

BOL : Et au niveau de tes cymbales ?

F.A. : Je joue des Zildjians Constantinople. En ce moment je joue une flat ride K. J’ai aussi des crashs Constantinople. Et puis je varie en fonction des lieux ou des répertoires.

BOL : Est-ce que ce sont les marques qui sont venues vers toi ?

F.A. : Au départ, j’étais chez Paiste. Tama et Zildjian sont des marques avec lesquelles je suis en contrat depuis quinze ans, par le biais d’Alain Gozzo. Quand j’avais 20 ou 22 ans, c’est lui qui m’a fait confiance et qui m’a proposé un contrat assez rapidement avec Tama. Tout ce qui est lié aux marques, c’est grâce à Alain Gozzo. Vic Firth c’est venu un peu plus tard. Et quand Paiste s’est arrêté, Tama est passé avec Zildjian, donc je suis passé avec Zildjian.

BOL : Quel modèle de Vic Firth joues-tu ? Un modèle signature ?

F.A. : SD10 Swinger. Je n’ai pas de modèle signature car ils ne me l’ont pas proposé. Je pourrais avoir mon tampon sur une baguette qui existe déjà, mais je ne trouve pas cela très intéressant. A la limite le jour où je fais un modèle signature, j’essaierai de l’élaborer, mais je ne pense pas avoir encore la renommée pour faire « mes » baguettes.

BOL : Peux-tu nous dire quelques mots sur le projet « FrogNstein » ?

F.A. : C’est un projet d’un pianiste qui s’appelle Cédric Hanriot, un jeune musicien de Nancy, qui un très bon compositeur. Il a élaboré ce projet sur deux ou trois ans et l’a enregistré en plusieurs fois. J’ai fait les parties batteries. Arnaud Renaville, un excellent batteur, lui aussi élève au MAI, a également enregistré certaines pistes de batteries.

BOL : Une dernière question, si tu avais cinq albums à emporter avec toi sur une île déserte ?

F.A. : Alors je prendrais, le « Requiem de Fauré », « A Love Supreme » de John Coltrane, « Kind of Blue » de Miles Davis, « Secrets » de Allan Holdsworth et « Regatta De Blanc » de Police.

Après un repas rapide au resto japonais du coin, c’est autour de 21h30 que je me présente au Duc pour le concert tant attendu. La salle est pleine à craquer ! Je prends place dans l’escalier surplombant la scène afin de ne rien louper du jeu des musiciens. Quitte à en prendre plein les mirettes, autant être bien placé !
Le trio entame le concert par « Trastevere » avant de poursuivre par « Nightfall », la deuxième plage de l’album. Après ces deux premiers morceaux, Flavio Boltro se joint au trio, suivi de Stéphane Belmondo, dont la montée sur scène n’était pas prévue ! Je suis ravi de cet invité surprise, ayant adoré le double album qu’il a enregistré avec son frère et Yussef Lateef (« Influences »), le voir sur scène ce soir est donc un grand plaisir ! Malgré le fait que Flavio et Stéphane ne soient pas souvent réunis sur scène, on a l’impression qu’ils ont toujours joué ensemble… la cohésion et l’entente sont parfaites ! Pas moins de cinq autres morceaux issus de « Big Boogaloo » seront joués ce soir, dont un explosif « Big Boogaloo » pour terminer le deuxième set en apothéose !
Il est déjà une heure moins dix du matin et les musiciens reviennent pour interpréter les deux derniers morceaux dont « Footprints » de Herbie Hancock, accompagné de Olivier Bogé au saxophone. Les questions-réponses trompette/batterie, bugle/batterie, saxophone/batterie et piano/batterie fusent… c’est de la haute voltige, le public, encore nombreux malgré l’heure, est ravi ! Flavio et Stéphane n’arrivant pas à descendre de scène, un dernier morceau sera joué pour le plus grand plaisir de tous. Il est 2h15, je sors du Duc en chantonnant l’air de « Big Boogaloo »… la soirée fut tout simplement fabuleuse. Quelle belle musique que le jazz…


Flavio Boltro, Franck Agulhon, Mathias Allamane, Eric Legnini
Flavio Boltro, Franck Agulhon, Mathias Allamane, Eric Legnini

Merci beaucoup Franck pour ta gentillesse et le temps que tu m’as consacré et merci à vous six pour votre générosité sur scène et votre amour de la musique.



Josh75