Elvin Jones
Par Ferid, samedi 24 mars 2007 à 09:39 :: Batteurs :: #153 :: rss
Elvin Jones est le grand sorcier de la batterie, à l'opposé de tout ce qui est froid, carré, technique, logique, son jeu n'est que pur amour, passion, enthousiasme, vie. Il est la preuve que la batterie est avant tout un coeur qui bat. Il a été le batteur du grand quartet de John Coltrane, puis leader de sa Jazz Machine jusqu'à son dernier souffle.
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Une fois n’est pas coutume, nous allons commencer par parler de matériel. La rumeur dit que tu ne t’en soucies guère, pourtant tu viens d’en changer et joues actuellement sur Yamaha ?
Je ne suis en aucun cas un homme d’affaire, je ne me soucie que de la qualité d’un instrument. J’ai joué sur Gretsch pendant vingt-trois ans, puis dix ans sur Tama et maintenant j’ai enfin accepté la proposition de Yamaha. Ce sont d’excellentes batteries, fabriquées par des gens très consciencieux. Par ailleurs Hagi (Takashi Hagiwara, le père des batteries Yamaha, N.D.L.R.) est ami de longue date, nous nous connaissons depuis vingt-cinq ans. Son équipe passe certainement plus de temps que n’importe qui d’autre à y réfléchir, concevoir et élaborer ces batteries. Ce sont des gens extrêmement pointilleux et exigeants quand à la façon dont doit sonner une batterie.
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Cela dit, tu l’as déjà déclaré et démontré, tu serais capable d’avoir le son sur n’importe quelle batterie ?
Oui, probablement. Mais si j’osais, je dirais que certains instruments sont comme les grands vins, ils ne supportent pas toujours bien le voyage. Et pour un musicien comme moi qui est souvent en tournée, la fidélité du matériel est un souci majeur. On a besoin d’avoir un instrument qui réponde toujours de façon optimale et se maintienne à son niveau de qualité. Sur ce plan, ma Yamaha me donne totale satisfaction.
Il est vrai que tu fais partie des rarissimes batteurs de jazz qui se déplacent avec leur propre batterie.
Effectivement, les musiciens américains qui viennent tourner en Europe ne jouent pour ainsi dire jamais sur leur instrument. J’ai moi-même connu cette expérience. J’étais en fin de contrat avec Gretsch. J’ai demandé à mon ami Daniel Humair l’adresse d’un magasin de musique. Il m’a recommandé une boutique, fréquentée par Kenny Clarke (sans doute la Maison du Jazz aujourd'hui disparue, NDR) . Je me suis mis en quête d’un modèle abordable, dont la qualité et l’image me conviendraient. C’est comme ça que j’ai commencé à jouer sur Tama. Par la suite, j’ai signé un contrat avec cette marque.
Pourtant Gretsch jouit d’une superbe réputation auprès des batteurs, surtout ceux de jazz.
Qui ne se justifie plus maintenant. La seule et unique raison qui m’avait fait abandonner Gretsch pour Tama est simplement que la qualité des Gretsch avait baissé. A l’origine c’est Billy Gladstone, un des plus grands batteurs de l’histoire, qui a conçu les caisses claires Gretsch. Il est notamment à l’origine des chanfreins de la marque. A l’époque, tous les grands noms de la batterie, comme Ludwig, Leedy ou Slingerland, s’étaient mis à l’écoute des batteurs afin de produire des instruments qui conviennent parfaitement à leurs besoins. Aujourd’hui, l’équipe d’Hagi effectue exactement la même démarche.
La politique d’endorsement est plus forte que jamais, on commercialise même des instruments « signature ». Tu n’as jamais songé à donner ton nom à une série ou un modèle ?
Oh que non ! Je considère cela comme pure vanité et ce n’est pas du tout mon genre. Bien sûr j’appose mon nom sur ma peau de grosse caisse et mes musiciens ont des T-Shirts imprimés à mon nom, mais c’est simplement pour donner son identité au groupe en tournée. Je n’irais pas mettre mon nom sur un costume trois pièces quand je sors. Le seul cas où je conçois d’imprimer mon nom sur une batterie est quand il s’agit d’un instrument customisé unique. Cela peut permettre de le retrouver plus facilement s’il est égaré ou volé ! Quand il s’agit d’une signature commerciale, ça n’a aucun sens. Ta signature ne représente plus rien, elle n’est qu’un argument de vente.
Ton influence sur l’instrument est énorme, elle va bien au-delà du cercle fermé des purs batteurs de jazz ?
Il faut simplement considérer la batterie comme un instrument de percussion. A ce titre, n’importe quel percussionniste peut être influencé par quelqu’un d’autre qui joue également des percussions, et ce indépendamment du style. Quand à savoir que j’ai pu insuffler à quelqu’un l’enthousiasme nécessaire pour devenir un bon batteur, j’en suis toujours heureux et flatté.
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Tu fêtes l’année prochaine tes soixante-dix ans, mais cela fait bientôt cinquante ans que tu as enregistré ton premier album, puisqu’on situe tes débuts discographiques en 1948.
Ce qui est inexact. Mon premier disque date en fait de 1943. C’est une séance que j’ai faite à Detroit pour le label DG, qui appartenait à Dizzy Gillespie.
A ce moment, tu étais un batteur conventionnel ?
Je n’en sais fichtre rien. J’essayais simplement de faire de mon mieux en me mettant au service de la musique. J’avais appris toute la technique de base dans l’armée de l’air. Je savais donc jouer de la batterie, mais peut-être pas encore de la musique. Jouer de la musique ce n’est pas simplement produire des notes sur un instrument mais en donner une interprétation. C’est à mes yeux la plus belle chose qui soit au monde. A cette époque, je ne faisais finalement qu’apprendre à interpréter la musique. Il n’a jamais été question pour moi d’être une vedette ou un super batteur. Mon seul propos depuis toujours est d’utiliser mes connaissances pour mettre la musique en valeur.
Ce que tu as joué avec John Coltrane a changé le cours de la musique. Comment fonctionnait le groupe, vous effectuiez une recherche réfléchie ou vous donniez libre cours à votre inspiration ?
Mon attitude n’était guère différente de ce qu’elle est maintenant. La question qui se pose pour un batteur est de savoir s’il est juste un accompagnateur ou un soliste à part entière. Parfois il s’agit de simplement garder le tempo. Mais dans des structures libres, il y a toutes sortes de rythmes et de mélodies qui s’imbriquent. Tout doit se résoudre dans le contexte du soliste. Il faut qu’il se sente confortable pour pouvoir avancer, aller le plus loin possible. C’est du moins ma conception des choses. Cela nécessite des compétences musicales certes, mais également intellectuelles et émotionnelles. Dès qu’il n’y a plus de formes établies identifiables, il faut finalement en établir de nouvelles afin de rendre le tout cohérent pour l’auditeur. Car nous ne jouons évidemment pas pour nous-mêmes. Que le public soit enchanté ou rebuté, il y a toujours une certaine empathie qui se crée.
A ce jour il semble qu’aucun batteur n’ait réellement assimilé ton jeu, même si certains tentent de t’imiter avec un succès relatif.
Chacun fait ce qu’il peut en fonction de sa propre perception des choses. Nous entendons tous la musique de façon différente. Il n’y a vraiment que la musique militaire qui soit d’une absolue rigidité. Cela dit, même si je suis impliqué dans d’autres formes de musique, je ne renie pas mon passé de musique militaire et scolaire, j’y ai appris beaucoup. Le contexte est différent, c’est disons un autre point de vue sur la musique. Jouer une symphonie avec cent cuivres est autre chose que chercher à développer une alchimie avec un bassiste pour faire sonner une ballade. Et ce que nous jouons est le reflet de notre culture. Charlie Parker n’a jamais rien joué d’autres que du blues, simplement parce que c’est ce qu’il écoutait quand il était gosse à Kansas City.
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Quel serait le secret de ton jeu, ce que personne n’a encore véritablement saisi, ou qui est insaisissable ?
Il faut une fois pour toutes prendre conscience que la musique est faite pour être interprétée. Il faut comprendre le sens profond de chaque note, leur expression, leur histoire. La musique est comme un livre. C’est le livre de la vie, de la vie de chacun, du monde. Pourquoi brûlons-nous la forêt amazonienne ? Pourquoi détruisons-nous tous les poissons des océans ? La musique parle de tout ça, elle dit la vérité sur ce que nous croyons. Et interpréter la musique c’est simplement transcrire la vérité du compositeur, comprendre ce que l’artiste à découvert et ainsi présenté, c’est tout l’histoire de l’art en fait. Compare le musicien avec un peintre, celui-ci ne peut pas expliquer son tableau mais il y a néanmoins mis toute sa vérité. Tu peux comprendre ma musique ? Va au Louvre, rentre dans une bibliothèque, une discothèque, il y a ces livres, ces disques qui sont là, prêts à te livrer leurs secrets. Tu ne peux certes pas voir Charlie Parker au Leadbelly sur scène, mais leur message est là, disponible. Ils constituent l’histoire, c’est du passé que naît le futur.
Tu as joué avec quelques-uns des plus grands musiciens du siècle. Retrouves-tu les mêmes émotions avec tes partenaires actuels ?
Absolument, il n’y a pas la moindre différence. J’ai enregistré avec Earl Hines qui était l’idole de mon frère aîné Hank. Quand je me suis retrouvé en studio avec ce grand maître, je n’ai ressenti qu’un immense sentiment de joie. Et j’eus la même joie à jouer avec Duke Ellington, Ornette Coleman ou John Coltrane. J’ai toujours essayé d’être le plus humble possible, ne cherchant qu’à faire de mon mieux pour répondre à ce qui se passait autour de moi. c’est ça être musicien : réagir à ce que l’on entend. Et il est capital de toujours être sincère et honnête quand il s’agit d’expression artistique.
Tu as participé à certaines des aventures les plus novatrices du jazz. Il semble que bien peu de choses aient bougé depuis, et qu’au contraire les jeunes musiciens se tournent vers le passé plutôt que d’essayer d’aller de l’avant ?
L’environnement y est pour beaucoup. Nous vivons actuellement une phase statique. Or la musique actuelle n’est pas définie par les musiciens eux-mêmes mais par des multinationales. Celles-ci font main basse sur des formes d’expression artistique et les mettent dans des moules qu’elles peuvent aisément gérer. Puisque nous sommes à Paris, prenons l’exemple de la mode, des défilés de haute couture. Tu as de superbes filles qui défilent dans des robes à plusieurs millions élaborées par des créateurs qui y ont mis toute leur imagination, et elles ne peuvent que se dandiner de façon très raide sur de la musique primaire qui pourrait être jouée par un enfant de maternelle. Il y a là une énorme et dramatique disproportion. Le présent n’est pas propice au développement. Actuellement, c’est le conformisme qui prédomine. Et un musicien doit vivre de sa musique, c’est aussi simpliste que cela. Les jeunes musiciens doivent sortir d’un labyrinthe et trouver leur propre identité ; ainsi le processus créatif continuera.
Une chose est sûre : les têtes d’affiche actuelles ne prennent guère de risques ?
Certains si, forcément. Il y en a toujours quelque part qui le font. Il y a sans cesse des bonds et rebonds vers l’avant, même s’il s’agit parfois de sauts de puce. La première chose à considérer est la réalité de la musique. Pour ce que l’on en connaît, le jazz a moins d’un siècle. Alors que l’on connaît Haydn, Mozart ou Beethoven depuis deux ou trois siècles. Et ils étaient des génies précoces. Je pense réellement que l’on a besoin de se donner encore un peu de temps pour réaliser à quel point nous sommes investis dans une forme d’expression particulièrement intellectuelle, spirituelle et émotionnelle qui est une extension du passé. Je suis un grand admirateur de Pablo Casals. Je l’ai vu jouer à quatre-vingt-quatorze ans, il a investi la scène comme un colosse et c’était absolument extraordinaire, électrifiant, stimulant. C’était exactement la même attitude que John Coltrane, Dizzy Gillespie ou Ben Webster, la même énergie investie dans la musique. Comme le dit mon frère, nous ne sommes que des véhicules pour que Dieu s’exprime à travers nous.
Il faut prendre conscience que nous sommes des voix de Dieu ?
Et ne surtout pas se prendre pour Dieu lui-même, comme il arrive parfois à certains de le croire. Il faut savoir prendre les décisions qui guident ton existence. Il ne s’agit pas simplement de boulot mais de ta vie. Si tu fais quelque chose de trivial et d’inconsistant, cela veut dire que ta vie même est triviale et inconsistance. Il faut donner un sens à ta vie. C’est cette prise de conscience qui pourra amener de réels changements, surtout dans le monde actuel. De nos jours, chacun choisit la route la plus facile. Déjà à l’école, il ne faut pas avaler automatiquement ce que dit le professeur mais écouter son enseignement puis faire ton propre travail de réflexion. La façon dont tu vas mener ta vie en dépend. Dans ton journal par exemple, il ne s’agit pas de textes abstraits et de jolies photos, mais c’est bel et bien de vies, d’existences qu’il est question.
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Crois-tu que le jazz soit une musique dangereuse pour les pouvoirs en place ?
Non, pas vraiment, ils n’y comprennent rien et s’en foutent. Ils ne songent qu’à presser leur pays comme un citron. Fondamentalement, il n’y a aucune différence avec ce que faisait un Christophe Colomb. En revanche, depuis que les moyens de communication se sont développés, les gens commencent à se poser de plus en plus de questions à travers le globe. Cette information quasi instantanée est accessible aux opprimés aussi bien qu’aux dictateurs. A long terme cette masse de moyens de communication sera des plus bénéfiques à l’humanité. Ça commence juste, mais il n’y a plus beaucoup d’alternatives maintenant. Pour l’instant c’est un immense brouet, un mélange en fusion d’où sortira le plus intense des diamants. Je suis sincèrement persuadé que cela arrivera un jour.
As-tu déjà entendu des batteurs français ou européens qui t’ont semblé avoir développé un langage propre ?
Oui, bien sûr. Mais les différences sont en réalité minimes. Nous utilisons tous une batterie et des baguettes ou des balais, ce qui pose des bases standards. Cela dit, chacun a une expression qui lui est propre, due à sa culture et son développement personnel. A mes yeux la musique est la plus haute forme d’expression de l’être humain. Ce n’est pas un hasard si de nombreux poètes contemporains se sont frottés au jazz. J’ai moi-même enregistré un disque avec Allen Ginsberg. Sa pensée est très moderne, je le considère comme un génie. Je reçois des lettres de gens du monde entier. La musique, et la percussion en particulier, ont une importance que l’on n’a pas encore véritablement saisie. Le principal problème est l’articulation, il y a tellement de brouhaha. C’est une question de tempos, d’éducation, de réel investissement personnel. Pour ce qui est des jeunes musiciens, le plus important est qu’ils cessent de vivre dans des fantasmes et se décident à affronter la réalité. A ce moment, nous sortirons peut-être du labyrinthe et le diamant jaillira du magma.
Propos recueillis par Férid Bannour en 1996
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