Nouvelle Orleans

C'est indéniablement à la Nouvelle Orleans qu'est née la batterie funky. Le batteur le plus emblématique de ce virage aux tous débuts des années 50 est le maître Earl Palmer, incontestablement le plus grand batteur des studios de la Big Easy, et aujourd'hui à 79 ans président du syndicat des musiciens. Il fit la transition du blues vers le rythm'n'blues puis le rock'n'roll, notamment avec Fats Domino, Professor Longhair ou Little Richard.



Auparavant, la pulsation jazz originelle avait évolué vers le blues, remplaçant le chabada par le shuffle, puis est venu l'accentuation sur les deuxième et quatrième temps de la mesure, le rhythm'n'blues était né. Les autres batteurs influents de cette révolution néo-orlanaise furent Smokey Johnson et Charles "Hungry" Williams. Il s'agissait "tout simplement" (sic) de jouer sur un kit les parties décalées pratiquées par les deux ou trois percussionnistes des orchestres de parade. Il est amusant de constater qu'aujourd'hui certains s'étonnent de voir des marching bands actuels jouer à plusieurs un groove de batterie, alors qu'il ne s'agit que d'un retour en arrière.

A la fin des années 60, un autre batteur de la Nouvelle Orleans innove dans le genre avec de stupéfiantes combinaisons entre la caisse claire, la charleston et la grosse caisse. C'est ainsi que Joseph "Zigaboo" Modeliste développe le concept des permutations. Dès son enfance, il fréquente la famille Neville et notamment le batteur Cyril, mais c'est au sein des Meters, nom pris en 1968 par la bande avec qui il joue depuis des années qu'il explose. Ses tourneries sur Hey Pocky Away, Fire On The Bayou, ou Africa sont de véritables balises de la batterie funk. Après avoir disparu de la circulation, on dit-même qu'il eut un magasin de chaussures, il tente un retour depuis deux ans.

Leo Morris qui prit ensuite le nom d'Idris Muhammad, fut l'un des pionniers de la mouvance jazz-funk, principalement développée par Blue Note dans les années 60, avant de revenir au jazz. Il joue avec Ahmad Jamal depuis de longues années, mais ses tourneries avec Lou Donaldson sont parmi les plus imitées voire les plus samplées par la jeune génération, notamment le fameux Turtle Walk. L'autre grand pôle de la batterie funk n'est pas une ville mais un homme, James Brown.

Jaaaaames Brown !

En droite ligne de la Nouvelle Orleans est né le James Brown beat, sous l'égide de Clayton Fillyau. Il résume son style en une phrase "je n'aime pas le shuffle, j'aime les syncopes". Leurs relations furent toujours assez tendues. James ne laissa même pas jouer Clayton lors de leur première rencontre, mais ce dernier ne baissa jamais les bras, et tint toujours tête au tyran qu'était le chanteur, également lui-même batteur. De leur collaboration sont nés deux albums live monumentaux, "Live At The Apollo" en 1962 (à ne pas confondre avec un autre album du même nom en 1967) et "Pure Dynamite" en 1963.

Trois autres batteurs ont ensuite développé le concept de Fillyau à leur sauce, les grooves qu'ils ont créé parlent pour eux. Il s'agit de Melvin Parker (I Feel Good, Papa's Got A Brand New Bag), John "Jabo" Starks (Super Bad, Pass The Peas, Talkin' Loud And Sayin' Nothing), et Clyde Stubblefield (Cold Sweat, Funky Drummer, Mother Popcorn).



Ils se sont également mélangés entre eux pour nombre d'autres classiques du parrain de la soul, jouant souvent à deux, soit ensemble soit en alternance. Melvin quitte la formation avec son frère Maceo pour former leur propre groupe. La combinaison Jabo & Clyde fait merveille. Le premier insuffle toute sa science de la pulsation ternaire adaptée au funk, le second ses fameuses doubles croches syncopées avec la troisième accentuée. James Brown reste une école pour nombre de batteurs qui sont passés chez lui, comme Bernard Purdie, Billy Cobham, ou Steve Gadd.

Studio groove

Trois labels, ou plutôt trois studios, ont apporté leur contribution à l'histoire de la batterie: Stax, Muscle Shoals et Tamla Motown. A chacun correspond un ou plusieurs batteurs qui ont apporté leur pierre à l'édifice du groove, et restent des références incontournables. Chez Stax, à Memphis, le héros s'appelle Al Jackson. Après avoir été le batteur et parfois le parolier d'Al Green, il intègre l'équipe de Booker T and The MG's (pour Memphis Group). Elle comprend Booker T. Jones à l'orgue Hammond, Steve Cropper à la guitare, et Donald "Duck" Dunn à la basse (ces deux derniers reprendront du service plus tard au sein des Blues Brothers). C'est le groupe maison du studio Stax. Parfois augmenté des trois cuivres appelés Mar-Keys.

La batterie d'Al est installée à l'année sur une estrade au milieu du studio, qui est un ancien cinéma, avec ses micros dessus en permanence. C'est un kit basique, caisse claire, grosse caisse (de 20"), tom médium, tom bass, et deux cymbales. Al Jackson commence toujours par mettre son portefeuille sur la caisse claire pour atténuer les harmoniques. Il ne change une peau que quand elle est crevée. Il gravera des dizaines et des dizaines de classiques de la soul music, ceux d'Otis Redding, Wilson Pickett, Eddie Floyd, Arthur Conley, Sam & Dave, ou Albert King. Le groupe ne quittera les studios que pour une tournée en 1967 avec Otis Redding, et une prestation au festival de Monterey.

Al Jackson fut assassiné chez lui en 1975. Son jeu reste un modèle du genre, faussement simpliste, avec un feeling shuffle à la grosse caisse tandis que la ride joue des noires dans un grand mouvement ample.



Muscle Shoals est en fait le nom de la commune où se trouve le studio Fame, dans l'Alabama. Le batteur du groupe maison, le Muscle Shoals Rhythm Section s'appelle Roger Hawkins. Il a fait ses premières armes au Hi Recording Studio vers 15 ans. Il s'est orienté vers une carrière de studio après s'être imaginé jouant dans une boîte enfumée jusqu'à l'aube à plus de quarante ans. S'il est connu pour son travail avec Boz Scaggs, Paul Simon ou Traffic, il est aussi une pointure du rhythm'n'blues qui a signé son premier tube mondial avec Percy Sledge, When A Man Loves A Woman. Viendront ensuite Wilson Pickett, Aretha Franklin ou les Staple Singers. A 60 ans, il transmet aujourd'hui ses talents en tant que producteur, mais n'hésite pas à taper un groove de temps en temps, comme sur le premier album de DAG.

Si Stax et Muscle Shoals sont les deux mamelles de la soul, Tamla Motown est l'utérus du funk. Fondé par un ancien boxeur, ce label explose à la fin des années 60 en devenant une véritable usine à tubes. Si le groupe maison de Stax était largement médiatisé, celui de la Tamla est un secret bien gardé. Sous le nom de Funk Brothers, la rythmique principale comprenait Jerry Jamerson à à la basse et Benny Benjamin à la batterie. Alcoolique invétéré et stakhanoviste du studio, il avait developpé une technique lui permettant de parfois jouer d'une seule main pour boire de l'autre. Mais ce sont évidemment ses grooves qu'on a retenu, modèles de solidité et élasticité. Si vous écoutez un tube Tamla des années 60, c'est lui que vous entendez.

Au début des années 70, Norman Whitfield pousse la production à son paroxysme. Il compose la plupart des morceaux et les fait jouer par plusieurs groupes dans des versions différentes, dans des arrangements toujours plus sophistiqués les uns que les autres. Plusieurs batteurs et percussionnistes, violons, cuivres, chœurs, reverb et chambre d'écho à gogo. Ecoutez Papa Was A Rolling Stone ou Masterpiece par les Tempations et vous aurez une parfaite idée du style Whitfield. Les batteurs de son équipe s'appelaient Richard "Pistol" Allen et Uriel Jones, que l'on voit dans le film consacré aux grands musiciens de la Motown.

L'autre grand batteur qui a travaillé pour Tamla Motown, mais pas exclusivement, est James Gadson. Après avoir tourné avec Hank Ballard (l'inventeur du twist) et enregistré des grooves devenus mythiques avec Dyke & The Blazers, ses talents de lecteur lui ouvrent les portes des studios. Il est certainement l'un des batteurs les plus funky que l'on ait jamais entendu, méconnu du grand public mais vénéré par ses pairs. Une fois n'est pas coutume, je vais le décrire par quelques uns de ses crédits: Marvin Gaye, Herbie Hancock, The Jackson Five, The Pointer Sisters, Bill Whithers, Barbra Streisand, The Four Tops, Smokey Robinson, Ray Charles, Gloria Gaynor, The Isley Brothers, Gladys Knight & The Pips, The O'Jays, The Commodores, Martha Reeves & The Vandellas, Frank Sinatra, Jimmy Smith, Diana Ross, Steely Dan, Tina Turner, et des dizaines d'autres du même acabit.

Puisqu'on parle d'usine à tubes, impossible d'oublier John J.R. Robinson, qui est certainement celui qui en a le plus gravé ces vingt dernières années. Batteur fétiche des productions Quincy Jones, il aime aller au studio le matin comme on va au bureau, mais s'était fait remarquer au sein de Rufus, le groupe de Chaka Khan. Le double live de la formation est à mettre au panthéon de la batterie funk. Pour clore le chapitre des batteurs de studio, il reste celui que l'on définit comme "le batteur le plus enregistré au monde", le maître Bernard "Pretty" Purdie.



Sa carrière se divise en deux parties, une officielle et une officieuse. Il a gravé des grooves légendaires dans pratiquement tous les styles, aussi bien avec Aretha Franklin que Steely Dan ou Dizzy Gillespie. On reconnaît instantanément sa patte. Beaucoup de travail swing sur la charleston, un back-beat implacable souvent en cross-stick avec les ghost-notes jouées avec les doigts sur la peau, et une grosse caisse qui joue des castagnettes. Le plus parfait exemple de son style est l'ahurissant Rocksteady d'Aretha Franklin, mais il est aussi le créateur du fameux half-time shuffle popularisé par Jeff Porcaro sur Rosanna. Jeff lui-même appelait cette figure le "Purdie shuffle". C'est devenu depuis la tournerie la plus souvent jouée, généralement mal, par les plus blaireaux des batteurs de caf-conç

Purdie a aussi doublé une infinité de batteurs plus ou moins connus, à commencer par Ringo Starr avec les Beatles ou Charlie Watts avec les Rolling Stones. On lui reconnaît officiellement à ce jour plus de 4000 disques. Purdie utilise depuis toujours et dans tous les contextes le même kit. Une grosse caisse de 18" ("ça convient à tous les styles, il suffit de savoir l'accorder"), deux toms médium inversés ("c'est plus logique, tu attaques ton fill à la main droite sur le tom de droite"), la ride à gauche au dessus de la charleston, une crash et une chinoise à droite.

Les batteurs de groupe

Tous les grands groupes de funk n'auraient rien été sans leur batteur, qui n'ont pas été grand chose en dehors. Greg Errico était le moteur de Sly & The Family Stone, le premier groupe médiatisé à mêler les genres, les races et les sexes. Avec le bassiste Larry Graham (celui qui a "inventé" le slap), il a développé un style ultra-funky qui fait encore aujourd'hui référence, et constitue les racines de la fusion. On reconnaît Errico à son jeu de charleston ultra binaire et très raide tandis que la grosse caisse joue à cache cache avec les accents de basse. Il n'est pourtant resté dans le groupe que de 1968 à 1971. Il s'est ensuite frotté à Weather Report et a gravé de belles tourneries avec Betty Davis, mais se cantonne depuis dans un rôle de légende oubliée.

Avant d'être le fondateur d'Earth, Wind & Fire, Maurice White ne fut rien moins que le batteur des studios Chess. Il a notamment enregistré avec Howlin' Wolf, Willie Dixon, ou Muddy Waters. Son premier gros tube fut le Rescue Me de Fontella Bass. S'il a aussi gravé de redoutables grooves avec Earth, Wind & Fire, il y est surtout connu comme le chanteur de la formation, ce qu'il était avant d'être batteur. On a rarement entendu une rythmique aussi soudée que celle qu'il forme avec son frère le bassiste Verdine White. Sauf bien sûr celle de Tower Of Power, constituée par le bassiste Francis "Rocco" Prestia et le batteur David Garibaldi.

Ce dernier a créé un style particulièrement novateur, tout en double croches avec ghost-notes et accents décalés, que les connaisseurs résument à "cherchez le premier temps". Les grooves de Garibaldi sont aujourd'hui des classiques au même titre que ceux des batteurs de James Brown, malgré leur difficulté (essayez de jouer Oakland Stroke, vous comprendrez). Curieusement, il sonne beaucoup moins bien sans Rocco ou dans d'autre styles. C'est pourquoi il est d'ailleurs revenu ces dernières années dans le groupe qu'il avait quitté à la fin des années 70.



En adaptant les concepts de Garibaldi a un contexte jazz, Mike Clark a introduit le funk dans le jazz-rock, en suivant la voie de son prédécesseur chez Herbie Hancock, Harvey Mason, dont le backbeat décalé sur Chameleon (autre classique massacré par les caf conçeurs) a constitué une véritable révolution, comme son live avec George Benson. Ce que Clark a gravé avec Herbie Hancock est du pur nanan pour batteur jouisseur. Si Garibaldi développait ses tourneries de façon très structurée, purement mathématique, Clark jouait les siennes de façon aléatoire et improvisée pour retomber toujours sur le temps au final. Son Rocco de frère se nommait Paul Jackson. Là encore, le meilleur est dans le passé. Mike Clark a aussi enregistré avec Betty Davis et tourné avec Chet Baker, a tenté une carrière en solo, mais restera à jamais le batteur des Headhunters.

Citons pour mémoire George Brown avec Kool & The Gang, Harold Brown avec War, et surtout Pete De Poe, l'inventeur du "King Kong Groove" (un mix de funk et de salsa joué par un amérindien) avec Redbone. Et bien sûr les batteurs de George Clinton/Parliament/Funkadelic, maîtres du tempo médium, dont le plus emblématique reste Jerome "Big Foot" Brailey. Avant de se consacrer exclusivement au lucratif, Steve Ferrone a remplacé le batteur initial de l'Average White Band pour faire de ses interprétations celles de référence du groupe, notamment sur Pick Up The Pieces. Le plus bel exemple de carrière avortée est celle de Joe Correro. Ses tourneries sur le live d'Al Jarreau ont fasciné tous les batteurs qui les ont entendues. Mais sa femme lui demanda de choisir entre elle et la batterie. Nous l'espérons très heureux en ménage depuis.

La relève

Si Jonathan "Sugarfoot" Moffett ou Ricky Lawson n'ont pas eu besoin d'exploiter leur passage chez Michael Jackson pour faire carrière, jouer avec Prince a permis à certains d'émerger. Ce fut le cas de Michael Bland, grooveur efficace pour les uns, enclumeur primaire pour les autres. Près de dix ans après son passage chez le nain, c'est encore sous son étiquette qu'il cachetonne. Il nous a fait bien rire avec France Gall, et encore plus avec Michel Portal. Plus avisé, John Blackwell n'a pas attendu d'être viré pour lancer son business. Master-classes, videos, cymbales signature, son après Prince est d'ores et déjà assuré. Plus technique et démonstratif que Bland, il n'en reste pas moins qu'un habile batteur américain de série.

C'est du côté du hip hop et du R'n'B que l'on trouve actuellement les plus excitants batteurs de la jeune génération. Leur chef de file est incontestablement Ahmir ?love Thompson. Son groupe, The Roots, a été le chef de file de la batterie rap. Avec une grosse caisse, une piccolo, une charleston et une cymbale, il a mis au rencart toutes les boîtes à rythme de banlieue. Passionné par la production, son ouverture d'esprit lui a déjà permis d'enregistrer avec Erykah Badu, Bilal, Nikka Costa, D'Angelo, Christian McBride, Uri Caine, DJ Krush, et Christina Aguilera.



L'autre sensation du moment est Lil John Roberts. Ce diplômé de Berklee est aussi à l'aise dans le jazz que dans le funk et le R'n'B. Parmi ses crédits, Wynton Marsalis, George Duke, Rachelle Ferrell, Al Jarreau, Janet Jackson, Xscape, Monica, et The Fugees. Il réunit toutes ces influences dans son propre groupe The Chronicle.

Comme les autres styles, la batterie funk a souffert de l'arrivée des programmations avant d'en faire ses alliées. Elle avait auparavant subi de viles attaques de la part du disco, remis au gout du jour par les DJs de clubs de vacances. Aujourd'hui, les batteurs ont repris leur place dans ce style qui connaît un regain de popularité auprès des jeunes. Un seul bémol, la créativité est rarement au rendez-vous, les rythmes actuels n'étant le plus souvent que des resucées de ceux d'antan. Prenez une tournerie de James Brown, à double vitesse c'est de la jungle, à demi vitesse c'est du hip hop. Et ceux qui les ont créés n'ont jamais vraiment eu la reconnaissance qu'ils méritent, encore moins leur part du gateau. Espérons que cet article leur rendra un juste hommage.

Férid Bannour