À Istanbul, on bosse fort. Là-bas, les cymbales sont affaire de familles. Essentiellement celle de Mehmet Tamgeder dans le rôle des Montaigu, et celle d’Agop Tomurcuk dans le rôle des Capulet. Juliette est plus ou moins ronde, large ou galbée, mais toujours faite d’une alchimie mystérieuse entre le métal, le feu, et le marteau, mais sans faux cils. Les deux héritiers de feu Agop ont gardé la flamme et poursuivi la fabrication de toutes les gammes caractéristiques qui ont fait la réputation de la marque. Mais, nouvelle génération oblige, ils ont également développé de nouveaux modèles, qui réussissent le tour de force de sonner terriblement actuel tout en prenant en compte la tradition. Les Alchemy puis leur version populaire les ART ont ainsi converti le public rock à cette marque autrefois surtout prisée dans le jazz. Mais les Signature ne sont en rien le résultat de savantes études, tout au contraire le plus pur fruit du hasard. Ça commence comme une histoire fantastique. Un jour, les deux fils d’Agop, Arman et Sarkis, tombent sur un mystérieux vieux cahier familial. En le feuilletant, ils trouvent dedans une mystérieuse recette, le secret de la cymbale philosophale, transmis ainsi de génération en génération. C’est ainsi qu’est née la série Agop Signature (à ne pas confondre avec les Mel Lewis Signature, créées à la demande de Danny Gottlieb au début des années 90).
Nous avons reçu deux rides et deux charlestons. L’aspect est pour le moins original. Sur un fond or pâle, d’irrégulières taches sombres donnent l’impression que la cymbale a été oubliée plusieurs années dans une cave humide. La faible courbure est irrégulière, presque plate vers le centre de la cymbale. Les très larges traces de tournage ainsi que les impacts de marteau de plusieurs tailles et formes attestent que ces cymbales ont été exclusivement travaillées à la main, par des artisans artistes qu’on pourrait qualifier de sculpteurs de sons. La cloche n’est ni martelée ni tournée, elle est très faiblement bombée et de forme irrégulière. Le logo Istanbul, ainsi que la signature d’Agop et les références de la cymbale, sont peints en vert, étant ainsi à la fois visibles et discrets. L’intérieur de la cloche porte la signature manuscrite des deux héritiers. Les charlestons ont la même apparence, à ceci près que la cloche en est martelée. Pas d’indication de différence entre celle du dessus et celle du dessous, les deux sont identiques, enfin relativement car il n’y a jamais deux cymbales identiques quand elles sont faites à la main. On peut d’ailleurs inverser leur position, le son change un peu.

On connaît bien sûr la réputation des anciennes cymbales turques, particulièrement chaudes et généreuses. Là il faut multiplier par dix les notions habituelles sur le sujet. Dès le premier coup de baguette, on se sent Eole faisant lever le vent sur le Bosphore, puis peu à peu arrive la tempête, ça gronde, ça monte, et ça remplit tout l’espace. Et là on devient Zeus maniant la foudre. On connaît certaines cymbales très généreuses en harmoniques sombres, baveuses comme des limaces au printemps, amples comme les hanches d’une alsacienne, souples comme des lianes en folie, mais là on est bien au-delà. Il y un kkhhhh permanent, qui vit, ondule, enrobe chaque ping pourtant toujours clairement perçu. La sensibilité est extrême, du moindre frémissement des doigts, la cymbale tressaille, frémit, se dresse et danse. Il suffit de déplacer légèrement l’olive sur la surface, de modifier un peu l’angle de frappe, et le son est différent. Ce sont certainement les cymbales les plus vivantes que l’on ait jamais entendu.
À côté de ça, les K sonnent rock ! Les charlestons réussissent néanmoins à rester précises à la fermeture, avec un beau chick humide comme un Corea dans son bain. Le ping sombre reste toujours bien défini. La 13" n’a rien de faiblard ou métallique, elle est proche d’une 14" courante, tandis que la 14" sonne comme une 15". Les rides sont appelées ainsi, mais il s’agit plutôt de deux cymbales tous usages, une à gauche une à droite et on est le maître du monde, un monde fait d’émotions, sensations, passion. La 20" est presque plus sombre que la 21", qui est plus précise dans son attaque. Crashée sur la tranche, c’est le tonnerre. Et elles le sont, du tonnerre, pour peu que l’on se sente de taille à composer avec elles. Jamais elle ne renonceront à leur généreuse nature, mais resteront fidèles et sauront donner de plus en plus de bonheur au fil des années. Voilà des instruments définitivement hors normes, de passionnantes cymbales pour batteurs passionnés.

F.B.