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La dernière fois que je t'ai vu en concert, tu n'as pas utilisé les baguettes une seule fois. Ce n'est pas frustrant?
C'est vrai. Je ne sais pas pourquoi, mais sur les derniers morceaux je n'utilise pratiquement pas les baguettes, mais plutôt les balais ou les fagots. J'aime utiliser toute la dynamique de l'instrument, et je trouve que les fagots sonnent bien sur les morceaux rapides, notamment dans un registre délicat à la Bach.

Considères tu ce nouvel album comme une continuité des précédents, ou représente-t'il une évolution significative?
Nous poursuivons toujours dans la même direction, mais je crois qu'à chaque fois nous allons un peu plus loin dans l'utilisation de l'électronique.

Mais il n'y a qu'Esbjorn lui-même qui recoure à l'électronique?
Pas du tout. Tous les trois, mais c'est vrai qu'en concert je ne le faisais pas auparavant. J'utilise un jam man, des delays, de la distorsion, des filtres d'enveloppe, et même de la wah wah. J'ai un split de micros pour la grosse caisse et la caisse claire, je pars de là pour les effets.

Jouer avec du delay exige un tempo ultra précis.
Oui, mais j'ai une pédale pour l'accélerer ou le ralentir. Ca me permet de l'adapter à ce qui se joue sur scène sur le moment. Mais c'est pour moi davantage un effet de son qu'un outil de tempo.

Qu'as tu travaillé à la batterie ces dernières années?
Bien plus le son que la technique je crois. Je joue bien plus de grooves qu'auparavant, pour qu'Esbjorn et Don chorusent dessus, mais j'improvise aussi sur ces grooves, parfois de façon abstraite. Ma culture est autant rock et pop que jazz. C'est flagrant dans mon utilisation de la grosse caisse par exemple. J'aime qu'une grosse caisse sonne comme un grosse caisse, pas comme un tom supplémentaire. Je n'ai jamais joué de figures jazz classiques, j'aime mélanger le son et l'esprit du jazz et du rock. J'aime les mélanges, les sons. Je me suis mis très tôt à jouer aussi des percussions. Quant à l'électronique j'aime l'intégrer à un son d'ensemble, et non pour jouer électronique en opposition avec l'acoustique.

Disons que tu joues "acoustronique".
Excellent, j'adore ce terme. C'est exactement ça.



Tu enregistres depuis 1995 avec une batterie ancienne, mais en tournée tu dois faire avec ce que tu trouves sur place. Comment fais tu pour avoir ton son sur chaque batterie?
Je l'accorde. C'est d'ailleurs une bonne école que de devoir accorder chaque jour une batterie différente. Mais je ne suis pas pour autant de ceux qui s'accordent très précisément sur des notes ou des intervalles. Je ne suis pas non plus un fou du matos. Toutes les grandes marques actuelles fabriquent de bonnes batteries. J'ai certes une préférence pour le son Gretsch, mais j'aime aussi celui de la Maple Custom, et la Tama Starclassic est très proche de Gretsch.

On peut même dire que c'est une Gretsch fiable.
C'est une bonne définition de la Starclassic en effet. Si j'osais, je dirais que les batteries actuelles sont trop bonnes. J'aime bien mon vieux matos, avec des peaux animales. Le son est à la fois assourdi mais riche en dynamique, il est consistant mais sans trop d'aigus.

Les batteries modernes sont sans surprises. Alors qu'Esbjorn doit s'adapter chaque soir à un piano différent.
Absolument. Moi, je ne dois généralement m'adapter qu'à un manque de pieds de cymbales. On en fournit toujours trois dans un kit de jazz, mais il m'en faut normalement sept.

Tu voyages donc avec des pinces et des perchettes?
Ainsi que ma caisse claire, ma pédale de grosse caisse, mes cymbales, mes percussions, et mon électronique. Mon problème vient aussi souvent du fait que le tom médium est fixé sur la grosse caisse et non sur un pied, alors que j'aurais besoin qu'il soit plus bas. J'ai déjà besoin d'une pince pour le mettre à ma hauteur, sur un pied de cymbale.

Tu n'as aucun endorsement?
Si, avec Zildjian. Mais j'ai en plus une cymbale triangulaire rivetée que ne fabrique qu'Ufip. Je joue généralement avec le même jeu, une ride, une ride cloutée, une crash, une grosse crash, et des splashes par dessus.

Ce qui est le plus remarquable dans votre trio est cette complicité quasi télépathique qui rend chaque concert unique.
Tu peux te lever à trois heures du matin, faire de la route toute la journée, perdre du temps à poireauter, mais quand tu entres en scène tu te sens empli d'une énergie particulière qui vient d'on ne sait où. Nous n'établissons jamais de set list, nous ne savons jamais quel morceau nous allons jouer, il faut être en permanence en éveil. Nous sentons, voire ressentons que nous sommes en train d'aller ce soir dans une direction qui va nous amener à tel morceau après celui-là, mais rien n'est prémédité. Il faut être concentré en permanence. Parfois, Esbjorn introduit un morceau pour lequel je joue aux balais puis part finalement dans un morceau que je joue aux baguettes. Je change parfois trois ou quatre fois dans un morceau.


Que représente pour vous le fait d'avoir remporté en France une Victoire de la Musique?
Sincèrement, j'espère que ça amènera plus de gens à nous écouter. Déjà être nominé était flatteur pour nous, et descendre en France, où nous avons toujours été bien accueilli par le public, pour nous retrouver sur une scène avec des gens comme Wayne Shorter, quel honneur. Il y a dix ans, je vivais comme si je devais mourir à chaque instant, et quand je vois le chemin parcouru par le trio depuis, c'est fou. Bien sûr, au début on a bouffé de la vache enragée, on a travaillé très dur, mais on a explosé depuis trois, quatre ans. Bien sûr la qualité de la musique compte, mais il faut aussi se trouver au bon endroit au bon moment.

Propos recueillis par Férid Bannour