Paris Le Zénith 31/01/2004


Etudions un peu ce phénomène dénommé : Josh Freese. Dans ton contexte musical, le rock, comment as-tu développé ta différence?
Oh quelle question ! Je ne pense pas être différent. Certaines personnes doivent le penser, parce que je l’entends, mais je n’en ai pas l’impression. Disons que dans n’importe quel contexte, j’essaie d’être moi-même. Souvent, en studio, pour un enregistrement, le producteur ou l’artiste te demande de jouer telle ou telle partie dans l’esprit « John Bonham », « Stewart Copeland », ou « Keith Moon » etc. D’entrée de jeu, avant même d’avoir entendu le morceau, on te demande de jouer comme un autre, on te conditionne à jouer dans un esprit qui n’est pas le tien. C’est déstabilisant. Réussir à rester soi-même c’est justement ce qui fait la différence. C’est ce qui fait que des noms comme Keith Moon, Stewart Copeland, John Bonham ou Terry Bozzio resteront à jamais gravés dans l’Histoire de la batterie. J’essaie de rester vigilant sur un point essentiel selon moi. Chaque batteur est unique. Personne ne joue un pattern de base de la même manière. Pourquoi ? Parce que ce que tu es en tant qu’humain dicte ce que tu seras en tant que musicien. Cultive l’humain, n’aie pas honte de ta personnalité, et tu sonneras juste et vrai une fois derrière ton instrument.

Quelles ont été les plus grandes difficultés que tu aies rencontrées dans ta carrière?
La plus grande d’entre elles, c’est d’être en free-lance. C’est éreintant. Tu es libre mais tout compte fait la liberté est bien relative. Tu es dépendant comme un junkie du téléphone qui ne sonne pas dans les périodes creuses, et quand tout va bien, tu es submergé de travail à tel point que dormir est une perte de temps. C’est une vie où tu te sens épié par l’angoisse. Elle est présente et attend le moment propice pour attaquer. Il faut vraiment être cool, sinon je comprends que tu puisses perdre pied. Je connais beaucoup de batteurs réellement talentueux, parfois meilleurs que moi, qui n’ont pas de boulot parce qu’ils ne font pas les efforts pour. Savoir gérer les rapports humains, savoir rester cool et posé. Les gens préfèrent travailler avec quelqu’un qui ne pose pas trop de problèmes personnels ou d’ego, plutôt qu’avec une star capricieuse. Pour ma part, ça va encore. Ce statut me convient parfaitement et je me sens chanceux de pouvoir rencontrer autant d’artistes, faire autant de choses, me confronter à tant de situations et enrichir mon jeu et mon identité de cette manière.

La première personne qui m’a parlé de toi, c’est Kenny Aronoff. Il est plutôt fan de ton jeu…
Whouahou ! Ça c’est un compliment. J’adore ce mec…

Il me parlait de toi parce qu’en session studio avec un Josh Freese ou Jim Keltner, le logiciel Protools est une vraie chance, vraiment efficace pour gagner du temps pour la production. Mais que penses-tu sincèrement de ce logiciel?
C’est devenu un fait de société, du moins dans notre monde de musiciens. À tel point que dans certain studio, il y a un ingénieur chargé de gérer Protools. Il est devenu tellement important qu’il est crédité dans les albums au même titre qu’un bassiste, qu’un batteur ou qu’un guitariste. L’utilisation de ce logiciel est à l’image de la société actuelle. On a les capacités de développer des outils technologiques magnifiques, mais pour une personne qui l’utilisera sainement, tu en auras dix pour l’utiliser d’une manière perverse. Aujourd’hui tu vois sur MTV des batteurs exécrables jouer en live, mais quand tu entends leurs albums, ils jouent comme des dieux : précis, carrés, avec un son à se taper la tête contre les murs. Grâce à Protools, personne ne sait ce que vaut un batteur en studio, si ce n’est l’ingé-son ou le producteur. Les gamins s’imaginent que tel tocard joue admirablement bien de la batterie alors qu’en réalité c’est une tanche. Un ingénieur-Protools m’a confié avoir passé un week-end sur une seule chanson tant les batteur et bassiste étaient mauvais. Un week-end pour tenter de caler les caisses claires, les grosses caisses, les toms, les cymbales, les notes de basses avec la grosse caisse etc. Un vrai cauchemar. Dans mon cas, quand j’ai travaillé avec Protools, l’ingénieur n’a pris que quelques minutes pour sortir un son parfait. En fonction des batteurs et de leurs niveaux, Protools passe du simple maquillage pour embellir un peu un visage à la véritable chirurgie esthétique.

Tu as commencé à jouer de la batterie vers les 7 ou 8 ans. Ta mère était pianiste classique amateur, ton père chef d’orchestre professionnel. Pourquoi avoir choisi la batterie?
Comme tu l’as dit, ma famille était très portée sur la musique. Mes parents jouaient tous les deux d’un instrument, mes grands-parents étaient profs de musique au collège et en primaire dans le Minnesota. Mon père jouait de différents instruments à vent et quand je suis né, il était le chef d’orchestre d’un Disneyland. Il savait jouer de tout sans être excellent dans un instrument en particulier. Le plus important pour son travail, c’était de pouvoir jouer assez bien pour composer et arranger pour chaque musicien. Le grenier servait de débarras pour tous les instruments de mon père. Il y avait une batterie. Une pure bombe. Une Yamaha Recording Session. Il était endorsé Yamaha pour les cuivres et le staff de cette marque lui ont quasiment donné cette batterie. Je lui ai demandé s’il était possible de la descendre. Ça a commencé par la caisse claire et la ride. Je mettais mon casque et je jouais sur du Queen et du Van Halen, et de fil en aiguille, c’est toute la batterie qui trônait dans ma chambre. Tous les gamins veulent faire de la batterie parce que de prime abord, c’est facile et ça défoule. Si tu veux commencer à jouer de la clarinette, il faut que tu passes des heures avant de savoir comment placer tes lèvres pour sortir un son. Avec la batterie, tu n’as pas ce problème, un coup de baguette et tu réveilles les morts. Quand mes potes venaient à la maison, ils voulaient tous jouer de la batterie.

Ta mère jouait du classique, ton père était plutôt swing. Pourquoi avoir choisi le rock, pour faire chier tes parents?
Bien sûr, et surtout parce que le rock, c’est jouissif. Quand tu es jeune, c’est plus cool d’écouter et de jouer du rock. Les minettes adorent les batteurs de rocks. Pour emballer c’est génial. Le jazz, c’est pour tes parents ou pour les champions d’échecs (rires).


Quelles ont été tes grandes figures?
Au tout début, mon dieu, c’était Alex Van Halen. J’étais dingue de ce type, et je pense qu’il est mésestimé, parce que son frère (Eddie NDJ) lui faisait trop d’ombre. Tout le monde était fasciné par la technique d’Eddie, le tapping etc., mais Alex est un extraordinaire batteur de rock. Il a un son très personnel, un style remarquable, et un groove du tonnerre. Il sonne comme personne, tout comme Stewart Copeland par exemple. Puis vers les treize ans, en lisant assidûment Modern Drummer (magazine de batterie américain NDJ), j’ai commencé à plonger dans l’univers de Frank Zappa, et j’ai découvert Vinnie Colaiuta et Terry Bozzio. Tout le monde parlait de Steve Gadd, de Peter Erskine, Omar Hakim, tous ces batteurs étaient fantastiques. Subitement, j’ai complètement zappé Alex Van Halen. Je me disais qu’il était basique donc nul. Mais vers mes dix-huit ans, je l’ai réécouté, et je me suis dit que c’était vraiment un batteur jouissif. Point barre. Même s’il a moins de technique que d’autres, il a une personnalité forte, reconnaissable entre toutes, et ceci n’a pas de prix. Ces paramètres font d’Alex un des plus grands batteurs, tout simplement.

A contrario et instinctivement, c’est quoi un mauvais batteur selon toi?
Je connais des batteurs qui ont une technique fantastique mais qui ont un goût plus que douteux et de trop grands problèmes à gérer avec leur ego. Je pense que ces deux paramètres sont une bonne définition du mauvais batteur. Ils pensent trop facilement qu’ils sont excellents batteurs parce qu’ils peuvent en mettre des tonnes, qu’ils ont les capacités pour jouer beaucoup de notes en un minimum de temps, mais sans se préoccuper du bon goût musical, celui qui permet à la musique d’en sortir grandie grâce à ta sensibilité. Un bon batteur sait quoi jouer pour la musique, en temps réel, au bon moment, parce qu’il investit dans son jeu toute sa vie, toute sa passion, tout ce qu’il peut en somme, tout en écoutant et en tentant de comprendre ce qu’investit le bassiste, le chanteur et les autres. Il faut avant tout que la batterie soit un bon moment pour l’auditeur et trop souvent des batteurs jouent des trucs hallucinants mais on se concentre pour ne pas bailler devant eux (rires).

Il y en a beaucoup pour te considérer comme un des meilleurs, si ce n’est le meilleur, batteur de rock au monde. Même si j’imagine que c’est un grand honneur, quel sens donnes-tu à ce genre de phrase ? Est-ce que la musique est à ce point une compétition?
Non. Certainement pas. Mais la majorité des gens a besoin, à un moment donné, de croire que ce qu’elle écoute, ce qu’elle aime est ce qu’il y a de mieux. Tu as été comme ça, j’ai été comme ça, c’est structurant et généralement ça passe. Cela dit, je suis très touché par ce genre de phrase, par ce genre d’honneur que des gens passionnés me font en me décrétant « meilleur batteur de rock du monde », mais je serais un fieffé trou du cul si je disais, « oui, c’est vrai ». Disons, que j’ai beaucoup travaillé, et que j’ai tenté d’orienter ce travail dans un sens que j’ai décrit plus haut. C’est-à-dire développer le goût, le sens esthétique, et garder une connexion entre ce que l’on est et ce qu’on a envie de communiquer en temps, une connexion entre l’être humain et le batteur. Je suis heureux de ce que je suis devenu et je suis très confiant sur ce que je peux devenir, voilà mes seules prétentions.


A Perfect Circle, ton groupe est une vrai tuerie, un genre de rendez-vous d’excellents musiciens. Quelle est votre ambition musicale?
Aller loin, aussi loin que nous puissions faire, tout en conservant la joie d’apprendre, de communiquer, de jouer. Je trouve que notre technique est plus visible dans la maîtrise des ambiances, du son, de la dynamique sonore que dans les fills ou les solos ou les prouesses individuelles. Fondamentalement, nous ne sommes pas négatifs. Nous avons des chansons heavy, avec un gros son, mais nous sommes très positifs, nos paroles le sont, chacun de nous le sommes. Tant que nous aurons de l’inspiration tout ira bien.

Quelle est ton ambition en tant que batteur?
Je ne sais pas ce que je jouerais dans dix ans. Peut-être que je continuerais à faire du rock, ou peut-être du jazz, de la chanson ou de l’instrumental, peu importe. J’aime la musique quelle que soit sa forme. Je souhaite simplement la servir autant qu’elle me passionne. C’est bateau de dire ça, mais c’est vraiment ce que j’ai envie de dire.

Peut-être que dans dix ans tu mèneras une carrière en tant que compositeur? J’ai vu que tu avais sorti ton propre album…
Oui, peut-être. Je suis déjà en train de travailler sur le second, qui sera toujours constitué par des compositions de mon cru. Sur le premier, j’ai vraiment enregistré des parties de batteries hyper simples pour qu’on ne se dise pas que j’ai enregistré un album de batteur pour batteurs, ce que je ne voulais surtout pas.

Penses-tu qu’en composant plus de chansons, tu pourrais être amené à simplifier ton jeu pour tes autres projets?
C’est une question très intéressante. Peut-être bien. Peut-être qu’en étant le maître de mes compositions, des parties de guitares, de basses, de claviers, de chants, j’envisagerais un tout autre rôle pour la batterie ou du moins une tout autre place. Peut-être que je ne suis pas encore assez mûr pour l’envisager consciemment. Pour l’instant, j’ai envie d’emprunter le maximum de pistes, d’expérimenter le plus de chose. Dans dix ans, peut-être que je serais devenu un producteur, j’en sais rien…

Rendez-vous pris dans dix ans alors?
J’espère avant, mais au pire, rendez-vous dans dix ans (rires).

Propos recueillis par Jean-Baptiste Méchernane