Quand on parle des gens du métier, on songe aux musiciens, certes, ainsi qu'aux maisons de disques et lieux de concerts. Mais la batterie c'est avant tout un instrument. Et le métier, c'est aussi ceux qui les importent et les vendent. Nous traçons aujourd'hui le portrait du plus emblématique des vendeurs de batterie, Philippe Lalitte, le boss de la Baguetterie. Pour certains il est Philippe le beat, un fou du matos, qui n'aime rien tant que la batterie et qui est l'ami de tous les batteurs, pour d'autres il est Philippe le fric, qui règne en parrain sur le monde de la batterie en France. Quelle est la vérité dans tout ça? Pour le savoir nous sommes allés affronter le monstre dans son antre, au deuxième sous-sol de la Baguetterie. Son petit bureau est installé entre la réserve et l'atelier. Il est rempli d'accessoires de batterie originaux ou anciens, d'une collection de vieilles K Zildjian, et de maquettes d'hélicoptères, son autre passion avec la P.A.O


La Baguetterie est un empire, combien y-a t'il de magasins en France et comment fonctionnent ils?
Il y en a six en sus des deux parisiens: Toulouse, Marseille, Rennes, Strasbourg, Limoges et Lyon. Il n'y en aura probablement pas davantage. Ce qu'est La Baguetterie n'en justifie pas plus, et j'ai toujours veillé à ce que soient des gens de la région qui les tiennent. Je n'ai, par exemple, pas monté de magasin à Lille ou à Nantes pour ne pas faire d'ombre à ceux qui existaient déjà. Ce sont des franchises, chacun est son gérant et me verse juste un pourcentage pour le droit d'utiliser le nom. Ca me permet d'acheter en plus grosses quantité, donc d'avoir de meilleures conditions.

Quel a été ton parcours professionnel pour en arriver là?
De 17 à 24 ans, j'ai fait batteur de bal, j'ai écumé tous les orchestres de la Corrèze. Je suis plutôt un batteur rock mais j'ai accompagné tous les accordéonistes de la région. Je n'ai jamais prix de cours, sauf une seule fois avec Jean-Marc Lajudie. J'ai fondé la Baguetterie le 4 septembre 1979. Ma philosophie était l'accueil, ce que je ne trouvais pas chez Drums Market (le premier véritable magasin spécialisé de Paris, tenu par Pierre Bretenstein, avec la présence de Martine Cirichelli alias madame Capelle, NDR) . L'idée était de ne vendre que des baguettes, mais toutes les baguettes. Parce qu'à l'époque chaque magasin ne distribuait qu'une marque, celle avec laquelle il avait les meilleures conditions. Aucun n'avait tout. Je savais que je ne serais jamais un grand batteur mais mon rêve était de travailler dans un magasin de musique. Je voulais baigner dedans, car j'étais passionné de batterie. J'ai donc d'abord été vendeur un an et demi à la Maison du Jazz.

Quelle est, à ce jour, ta plus grande fierté?
La chose dont je suis le plus fier est certainement le magasin actuel. Quand j'ai ouvert la première Baguetterie, au 19 rue Victor Massé, il y avait 25 m2. C'était un rêve. Mon deuxième, un an et demi plus tard, c'était en face, au 18. Là j'ai pu développer l'école, l'auditorium, la batterie électronique. Pour moi, avoir un jour un magasin de batterie dans 500 m2 c'était impensable. Un jour toutes les circonstances ont été réunies. Détail amusant, j'ai commencé au 19 et au 18, et maintenant je suis au 36/38, soit deux fois 18 et deux fois 19.

Selon toi, qu'est-ce qui fait la force de la Baguetterie?
Je ne sais pas ce que les gens pensent mais ma philosophie essentielle est le respect de la clientèle. Je fais des réunions régulières avec mon personnel sur ce plan. L'accueil est donc ma priorité, avec le stock. Et un magasin bien rangé c'est aussi le respect du client. Quand aux prix, ils se tiennent.

Comment expliques tu que malgré ta préoccupation pour l'accueil, certains se plaignent d'être mal reçus à la Baguetterie?
Premièrement, on est victime du succès, et je ne peux pas avoir vingt vendeurs. On n'est quand même qu'un petit magasin, mais les gens nous voient comme un énorme magasin. Mes vendeurs sont parfois un peu excédés, quand il y a dix personnes au comptoir tu stresses et tu ne penses pas à être sympa. Je me bats sans cesse avec ça, mais je ne peux pas leur tordre le cou. Il faut aussi savoir que dans la clientèle il y a des gens qui sont agréables et d'autres qui ne le sont pas du tout. C'est souvent ceux qui sont pas agréables qui se font rembarrer, et c'est ceux là qui se plaignent. Ce que j'aimerais savoir, c'est le pourcentage de batteurs contents et celui de mécontents. Quand tu vas chez Leroy Merlin, est-ce que que tu es toujours bien reçu? Mais t'y vas quand même parce qu'il y a tout ce qu'il te faut. Et ce n'est pas parce qu'un jour je tomberais sur un vendeur mal luné que je n'irais plus. Si tu achètes une belle batterie à la Baguetterie, on va t'offrir des baguettes, un T-Shirt, une vidéo Manu Katché, etc. Si ce n'est pas le cas, c'est qu'il y a eu un problème, qui peut venir du client.

Faire en sorte qu'il y ait une batterie la Baguetterie sur une campagne de pub pour Leroy Merlin, ou au musée Grévin avec Phil Collins dénote pour le moins un certain talent. Sans compter qu'à une époque on voyait la Baguetterie sur tous les plateaux télé, y compris les émissions pour enfants.
C'est une pure coincidence. Un jour, Leroy Merlin vient me louer une batterie, et laisse mon logo dessus quand ils la photographient. Je n'ai plus qu'à les embrasser sur la bouche! Il faut dire une chose importante, les batteurs à qui j'ai arrangé le coup se comptent par milliers. Je suis un des rares magasins à brancher les batteurs avec les fournisseurs, c'est à dire non pas leur vendre une batterie mais leur faire avoir gratuitement. Le musée Grévin s'adresse à moi pour avoir "la batterie de Phil Collins". A l'époque il jouait Gretsch mais n'était pas endorsé. J'appelle l'importateur Gretsch pour avoir une batterie pour le musée, il me la refuse. J'appelle donc Capelle, je lui demande de faire une batterie blanche qui imite celle de Phil Collins pour le musée Grévin, mais il refuse aussi. Je rappelle alors le musée et leur demande si je peux mettre "La Baguetterie" dessus, ils acceptent. Je passe donc commande à Capelle, à mes frais, et voilà. S'il y a une batterie "La Baguetterie" au musée Grévin, c'est simplement que personne d'autre n'a voulu le faire. Je n'ai jamais exigé d'avoir un logo sur un plateau de télévision. Les batteurs qui l'ont fait, à commencer par Bernard Minet, l'ont fait par pure sympathie. C'est toujours agréable, certes, mais parfois j'en étais presque gêné. C'est parfois presque un nom lourd à porter, parce que je suis tout sauf ce que l'on croit.

Comment te définirais tu, un passionné de batterie, un commerçant, un businessman?
Ce qui me définirait le mieux est certainement le terme de passionné de batterie. Et surtout pas un businessman. Ceci-dit, peut-être que pour faire du business il faut s'y prendre comme je m'y prends. Mais je suis incapable de vendre une batterie. L'autre jour, un mec est venu m'acheter une Mémo Klé. Il m'a demandé ce que j'en pensais, je n'ai pas pu lui répondre. On en vend pourtant des centaines, parce qu'il y a un fabricant qui le propose et que si ce n'est pas moi ce sera un autre qui le vendra. Objectivement, ça ne sert à rien. Si quelqu'un me demande son avis sur une batterie, je lui dirais sincèrement ce que j'en pense, donc je ne suis pas un bon vendeur. A moins que ce ne soit une manière de l'être. Et j'ai créé le Bag Show, et avant la Bat Night, pour les batteurs, pour qu'ils puissent voir et taper sur le matos.

Aujourd'hui, quel est ton chiffre d'affaires annuel?
Je ne vois pas l'intérêt de donner mon chiffre d'affaires à la clientèle. Si les gens veulent le savoir, qu'ils aillent sur 3617 Euridile. C'est mon point de vue. Les américains friment avec leur chiffre d'affaires, pas moi. Ce qui m'intéresse, c'est de savoir que peux payer mes fournisseurs et mon personnel. Mon chiffre d'affaires, ce n'est pas moi. C'est ce que les gens pensent. Comme c'est un gros magasin, leader sur son marché, tout le monde me voit comme un requin avec les dents qui trainent par terre. Quand j'avais 12 ans, je voyais une étoile filante et je rêvais d'avoir une batterie. J'ai fabriqué ma première à 13 ans avec des barils de lessive, et acheté ma première vraie à 17 ans. Ma plus grande fierté aujourd'hui, c'est de redevenir le gosse que j'étais, et j'imagine tous les gosses qui rêveraient d'être à ma place. C'est ça ma plus grande fierté, avoir réussi quelque chose dans ma passion, au service des batteurs.

On entend dire parfois que tu peu à peu tu réussis à éliminer tous tes concurrents.
C'est faux, au contraire il y en de plus en plus. Il n'y a jamais eu autant de magasins de batterie spécialisés dans la France entière. Et à Paris, il y a La Boîte Aux Rythmes. Si on ne peut pas y tester le matos, c'est leur problème, pas le mien. Chez moi, les cymbales sont à la disposition des clients, on ne les empêche jamais de taper dessus. Si tu veux essayer une batterie, on ne te la montera pas dans le magasin parce qu'après elle serait d'occase, mais on va te faire jouer un tom pour que tu te rendes compte du son. Notre but essentiel n'est pas de vendre à tout prix mais de satisfaire le client, pour qu'il revienne. Je maintiens qu'il y a très peu de mécontents. Je ne peux pas garantir que personne n'a jamais été mal reçu mais je peux assurer que l'accueil est mon leitmotiv. Tout le reste vient après.

Comment choisis tu les produits que tu proposes en magasin?
Je prends tout, je ne suis pas là pour choisir à la place du client. Acheter quelque chose en sachant que je ne le vendrais pas, ça m'est arrivé mille fois. Quand je mets en vitrine une Tama en titane à quinze briques, ou récemment une Gretsch à 50000 F, je sais très bien que je ne la vendrais pas, ou du moins pas à ce prix. Mais je me dois de l'avoir, je suis le seul magasin en France à avoir osé l'acheter. Et donc le seul où les mecs peuvent venir rêver devant du matos comme ça.

Tu n'as jamais essayé d'avoir une position hégémonique sur le milieu, d'avoir l'exclusivité d'un matériel, et jamais songé à monter ta propre marque?
Je ne compte plus les fois où un fournisseur m'a proposé une exclusivité, et j'ai toujours refusé. Pour moi, s'il y a une exclusivité ça veut dire que le produit ne sera que chez moi, mes clients ne le verront pas ailleurs, donc ils vont penser que c'est un produit marginal. L'intérêt d'un produit c'est qu'on le voit partout. Je suis importateur Vater et Bosphorus, mais il y a un autre importateur, GNG, qui les distribue dans les autres magasins. Vater, ça a fait tous les importateurs de France. C'est une toute petite marque qui n'intéresse pas les importateurs, mais moi j'estime que c'est une très bonne marque, sinon la meilleure. Quant à Bosphorus, c'est Diego Rapachietto, un batteur allumé, qui m'avait fait découvrir la marque, qu'il avait déposé pour la France. Mais un jour il a disparu dans la nature, et donc j'ai repris la marque, et j'ai même créé une cymbale. Par contre, monter ma marque de batterie, non. J'ai une marque pour des modèles premier prix, mais c'est un simple critère marketing, parce que tant qu'à faire c'est plus sympa qu'une marque anonyme, mais monter une vraie marque de batterie, certainement pas. Par contre, je me suis fait mes batteries. Comme celle qui est au Petit Journal St Michel. J'ai acheté des fûts bruts et je l'ai entièrement fabriquée. J'ai fait la dernière batterie de Cerronne, qui est un ami. Ce n'est certes pas Dave Weckl mais il existe et il fait rêver des gens.

Quand les Zildjian Constantinople sont arrivées en France, tu n'as pas acheté tout le stock pour être le seul à les avoir?
Si, c'est vrai, mais il y avait 20 cymbales, et c'est l'importateur qui me les avait toutes réservées d'office. Voilà l'exemple même d'une rumeur. Quel magasin en province allait se risquer à prendre des cymbales à 4000 F? Moi, j'y croyais, j'ai tout acheté. J'ai une passion pour ce type de cymbales, comme en témoignent la collection que vous voyez dans mon bureau.

Tu adores la batterie en tant qu'objet, on le sait peu mais tu es maître en bricolage et réparations.
Le batteur est la source du rêve, mais l'instrument aussi. Quand j'étais gosse je dessinais des charlestons sur mes cahiers. Je me sers beaucoup de l'Afrique, parce que là-bas c'est la démerde. Donc en France on ne peut pas ne pas régler le problème d'un batteur. Je répare des cymbales, les resoude, etc.

Quelle est la véritable histoire de la batterie de Charlie Watts?
C'est une légende. Tout le monde, en la voyant dans le magasin, dit qu'elle a appartenu à Charlie Watts mais c'est faux. C'est Christophe Rossi (ex rédac chef adjoint de Batteur Magazine) qui me l'a fait acheter un jour. Il l'avait vu au Texas et m'en avait envoyé une photo. Je l'ai payée 14000 F. Elle a été la vedette du film "Le Nouveau Monde", elle est aussi dans "Janis et John". Elle vient de tourner dans un film de Philippe Lioret. Un jour, Charlie Watts vient au magasin, je lui montre la batterie, et il me confirme qu'elle ne lui a jamais appartenu. Voilà une grosse émotion, j'ai serré la main de Charlie Watts. J'ai horreur des Rolling Stones, et il ne représente rien sur le plan batterie, mais j'ai serré la main à un mythe. J'ai aussi serré la main de Ian Paice, que j'ai idolâtré. Et s'il y a un batteur qui m'a fait rêver quand j'étais gosse, c'est bien René Guérin, à qui j'ai fait plus que serrer la main.

Quelle vision as tu du milieu de la battterie?
Il n'y a pas de "milieu" de la batterie. Certains importateurs ne sont là que pour faire du fric, qu'ils vendent des batteries ou autre chose. Je connais peu d'importateurs passionnés par la musique, et ce sont ceux qui réussissent le moins. Je ne connais pas tous mes concurrents, mais je ne suis pas sûr que ce soit tous de vrais passionnés de batterie, de même pour certains de mes franchisés. Si la Baguetterie était tenue par Marc Perin (fils du fondateur d'Asba, ancien importateur Pearl, et actuel employé du magasin parisien, NDR), elle serait certainement très différente.

Comment vois tu la concurrence européenne, certains pays voisins sont très agressifs?
La concurrence est très malade, à commencer par les allemands. Les anglais ne sont pas mieux. Ils sont tous à faire la guerre des prix à tel point qu'ils vont tous se casser la gueule. Il n'y aura plus que de très grosses compagnies qui cassent les prix. Si on les laisse arriver sur le marché français, ils vont le détruire. C'est pour ça que j'ai toujours lutté pour qu'il n'y ait pas de pubs étrangères dans la presse française. Ce sera un peu comme la mort du petit commerce par les hypermarchés. Je me bats certes pour ma paroisse mais aussi pour conserver un équilibre.

Propos recueillis par Férid Bannour et Jean-Baptiste Méchernane ***