Qu’est-ce qui vous a séduit en premier lieu dans la batterie, lorsque vous avez débuté ?
C’est Chico Hamilton jouant avec Gerry Mulligan, j’avais treize ans.


C’est le genre de musique qu’écoutaient vos parents ?
Non, ils écoutaient Nat King Cole et Frank Sinatra, pas vraiment du jazz. Je vivais à Wembley, et mon voisin était Dave Green (le bassiste de l'actuel Charlie Watts Quintet, N.D.L.R.). Il avait un professeur qui nous faisait découvrir des disques que nous écoutions sans relâche, et je les accompagnais aux balais en jouant sur du papier journal, puis sur la peau d’un banjo dont j’avais ôté les cordes. Après nous allions accompagner des groupes de dixieland ou un pianiste dans les pubs. A cette époque, à la fin des années cinquante, le jazz se portait bien à travers le monde. Jusqu’en 1961, il y avait pas mal de clubs de jazz à Londres et c’est là que j’ai appris à jouer de la batterie, sur le tas. Je n’ai jamais pris de cours ou étudié de méthode, je détestais ça. En revanche, j’écoutais des disques et j’allais voir des batteurs jouer, ceux des orchestres de danse ou de groupes de jazz. Le premier disque que j’ai vraiment écouté était un album d’Earl Bostic, ensuite ce fut un de Gerry Mulligan. Contrairement à Paris, nous n’avions pas de jazzmen américains vivant à Londres. Alors, à dix-sept ans, j’ai fait le voyage pour aller voir jouer Kenny Clarke dans un club de Saint-Germain-des-prés. Je me suis placé aussi près que possible de lui et je l’ai observé, je n’ai jamais vu un batteur avec une allure et un jeu aussi élégants. Son jeu de cymbale ride était extraordinaire, une subtilité que seul Billy Higgins a pu approcher. Kenny utilisait une petite ride, 18” maximum, mais il en sortait un son fantastique. Je l’ai vu aussi jouer à Londres avec le Boland-Clarke Big Band, il y avait deux batteurs dans ce big band, mais c’était le son de Kenny Clarke qui dominait. Kenny Clarke demeure mon batteur favori. Ecoutez donc sa version de A Night In Tunisia.


Kenny Clarke était un pionnier, il a littéralement inventé la batterie be-bop en libérant le batteur, le rendant complètement indépendant, artistiquement et techniquement.
Oui, il était le seul à jouer ainsi, avant lui aucun batteur n’utilisait vraiment la cymbale ride. Bien sûr, Dave Tough jouait aussi d’une ride, mais il s’agissait en fait d’une bruyante cymbale chinoise, rien à voir. J’adore Dave Tough, avec Kenny Clarke c’est mon préféré.

Pensez-vous que le be-bop, qui vous est cher, restera dans l’avenir «LA musique du XXe siècle»?
Non, pas nécessairement. Peter King, un des meilleurs saxophonistes au monde, a dit un jour que le jazz deviendra la musique classique du XXe siècle. On interprétera par exemple les compositions de Duke Ellington comme on interprète Mozart. Pour ma part, je pense que le problème est que la musique de Duke Ellington sans Duke Ellington, ça n’a rien à voir. Idem pour l’orchestre de Count Basie qui continue néanmoins de tourner, sans lui ce n’est pas la même chose, pourtant ses musiciens sont excellents. Malheureusement, et heureusement, le jazz est une affaire d’individus et, lorsque certains individus s’en vont, ce n’est plus pareil. Et aujourd’hui, il n’y a plus de stars dans le monde du jazz. Alors, que va-t-il rester de tout cela? Des brefs moments marqués par Bird ou d’autres géants et que d’autres essaieront de perpétuer en interprétant leur musique.


Croyez-vous que le rock’n’roll passera à la postérité ? Après tout, vous êtes bien placé, vous êtes le batteur du «meilleur groupe de rock du monde».
Je pense que dans les cinquante prochaines années tout ça va se mélanger dans un melting pot, on jouera Led Zeppelin à côté de Louis Armstrong. Mais je peux me tromper car, après tout, et pour être honnête avec vous, je n’écoute pas de rock’n’roll. En revanche, je pense que le noyau dur des jazz fans, dont je fais partie, demeurera et essaiera de préserver cette musique. On aime être dans notre coin et ne pas nous mélanger, un peu comme les amateurs de musique classique,on forme un club snob.


Cet élitisme n’est pas seulement réservé aux amoureux du jazz ou de la musique classique, les fans de blues forment eux aussi un club et c’est ce genre de types, comme Keith Richards notamment, qui ont formé les Rolling Stones.
J’ai joué pendant deux ans dans un groupe de blues avant de rejoindre les Rolling Stones. Je ne savais pas comment m’y prendre, je n’avais jamais entendu un truc pareil, je n’avais aucun disque de Chicago Blues et ce n’était pas facile de jouer ça dans l’esprit sans avoir de bases. Pour moi, le blues ça signifiait : Charlie Parker étant triste ou le Louis Armstrong Hot Five. Et c’est ça en réalité. Oui, un blues en douze mesures. Mais à Chicago, ça sonnait différemment. Keith (Richards) et Brian (Jones) m’ont appris comment faire. Ils m’ont fait découvrir les nuances d’un Jimmy Reed par exemple. Et on est pas loin du jazz finalement.


Ce que vous avez fait avec les Rolling Stones restera, ça témoignera d’une époque.
Ce que je fais avec les Rolling Stones a une bien plus grande portée que ce que je fais avec mon petit groupe. Mais ce que je fais avec mon quintet est bien moins difficile aussi, les musiciens avec qui je joue rendent la tâche facile. Ce sont des musiciens fantastiques.


Quel problème y a-t-il à aimer à la fois Charlie Watts interprétant In A Sentimental Mood aux balais et Charlie Watts jouant It’s Only Rock’n’roll avec les Stones? Au contraire, vous allez peut-être faire découvrir le jazz et de belles ballades à un jeune public.
Vraiment ? Dans ce cas, ça va. Même si vous n’aimez pas quelque chose, il faut d’abord l’écouter. Comment vivre sans avoir jamais écouté Coltrane ou Monk? Même si on trouve que c’est du bruit, un point de vue que je peux comprendre.




Avec quel musicien aimeriez-vous jouer ?
Martial Solal, j’adore ce musicien.


Vous avez joué avec Sonny Rollins sur l’album des Rolling Stones «Tattoo You». Qui a eu l’idée de l’inviter ?
Malheureusement, l’enregistrement ne s’est pas fait live à cause des emplois du temps de chacun. La prise de Sonny Rollins s’est faite en overdub, nous n’avons donc pas joué ensemble. Mick Jagger m’a demandé qui devrait-on prendre comme saxophoniste pour jouer sur cet album. Je lui ai d’abord suggéré quelques musiciens anglais, puis je lui ai dit que le meilleur saxophoniste était Sonny Rollins. Il m’a dit : — Ok, on l’appelle! — Oui, mais il ne voudra pas, lui ai-je dit. Je n’imaginais pas une seconde que Mick allait lui téléphoner! Et il l'a fait. Sonny Rollins a fait un sacré boulot. Après, nous avons essayé de l’avoir sur la tournée qui suivait la sortie de l’album, mais c’était impossible.


Féru de jazz comme vous l’êtes, vous ne participez jamais à des jams impromptues dans les clubs?
Non, pour un batteur c’est la pire des choses. Pas à cause des gens avec qui vous jouez mais parce que la batterie ne sonne jamais. Ce n’est pas la vôtre et ça prend des heures avant de la régler et de l’accorder et de l’accorder à votre goût. J’ai vu une fois Buddy Rich avec son big band au club de Ronnie Scott. Il y avait Elvin Jones dans la salle, il est venu faire le bœuf. Le pauvre, son set n’avait rien à voir avec celui de Buddy Rich. Buddy et Elvin n’avaient pas du tout la même morphologie ni la même manière d’installer leur batterie. Il a été merveilleux néanmoins, comme à son habitude.




Vous êtes si méticuleux que ça avec votre batterie ?
Non, je ne suis pas comme Simon Phillips qui, lui, est vraiment tatillon. Il a un stock de toms accordés parfaitement. En revanche, je pense que ses cymbales ont un son affreux. Mais bon, la manière dont je joue et mon matériel sont démodés. Simon, lui, c’est un maître, il obtient tout ce qu’il veut, et il peut vivre de sa batterie. Moi, heureusement que j’ai eu la chance de rencontrer les gens qu’il fallait, de jouer avec les Rolling Stones, maintenant je suis assez célèbre pour me permettre de faire ce que j’ai envie de faire.


Vous travaillez comment avec les Rolling Stones ?
C’est difficile à expliquer… Nous nous installons Keith et moi et nous jouons, nous essayons des trucs. Voilà. Je suis bien incapable de travailler selon certaines méthodes, comme le fait Simon, les overdubs, par exemple. Je me souviens de l’album de Bill Wyman, « Willy And The Poor Boy ». Pour une chanson, nous n’étions même pas tous ensemble le même jour dans le studio, j’ai dû jouer la partie de batterie tout seul en écoutant la bande au casque, et avec un click qui plus est ! Ils avaient programmé une boîte à rythmes et ça sonnait comme une clave, alors je me suis mis à jouer une samba ! Je déteste jouer avec un truc qui ne va pas s’arrêter lorsque toi tu t’arrêtes de jouer. J’ai fait un travail affreux sur cet enregistrement, et ils ont adoré. Après coup, ils ont carrément décalé mon jeu, note après note, pour remettre tout ça en place. Lorsque j’ai écouté le résultat quand nous avons réalisé la vidéo, avec la musique en play-back, je n’en revenais pas, ma batterie sonnait super. Ces ingénieurs du son sont fantastiques.


Vous êtes inséparables de votre batterie Gretsch.
La verte (une « round badge » vert pailletée avec accastillage doré, N.D.R.), je ne m’en sers pas beaucoup, j’utilise plutôt l’autre (la « round badge » couleur érable naturel que Charlie trimbale depuis des années en tournée avec les Stones, N.D.R.). C’est du matériel de la période classique, les années cinquante. Je me souviens des publicités de l’époque dans les numéros de Down Beat, tous les grands jouaient là-dessus, même dans les années soixante, avec Tony Williams.


À cette époque, Gretsch avait même édité un poster avec Tony Williams, Elvin Jones et vous.
Sans blague, je ne le savais même pas! (rires)


Et vos cymbales ? Votre set est assez surprenant: seule la charleston semble assez classique (des Zildjian), pour le reste il s’agit d’Ufip, des cymbales chinoises en guise de crash et une flat ride.
Cette flat ride Ufip, je l’ai acheté dans les années quatre-vingts dans un magasin à Paris. On enregistrait avec les Stones à Paris à cette époque. Elle est fantastique. Avec les balais elle sonne super et je m’en sers aussi pour jouer avec les Rolling Stones.


Vous jouez sur les mêmes instruments depuis des années sans rien avoir vraiment changé. Vos goûts sont restés simples et classiques ; même dans les années soixante-dix où les batteurs déliraient avec des batteries monstrueuses.
Oui, comme Billy Cobham. Lui, c’était le meilleur pour ce genre de chose. Je n’ai jamais été très double grosse caisse par exemple, comme Ginger Baker qui, lui, était merveilleux. Vous savez, quand je fais un fill, je n’ai pas besoin de plus d’un ou deux toms, «doudoum doudoum», c’est bien assez pour moi.


Comment avez-vous développé votre style, notamment jouer un puissant back beat avec votre prise de baguettes traditionnelle, sans frapper votre charleston simultanément ?
Je n’en sais rien. Ce n’est pas conscient du tout. Mon modèle est Kenny Clarke, c’est comme ça que l’on doit jouer de la batterie. Mais plus personne ne joue ainsi de nos jours. Ce n’est plus dans le coup, c’est démodé. Pour ce qui est de mon jeu et de mon son avec les Rolling Stones, je pense qu’il y a de la place pour que je sonne ainsi. Au début, on a écouté et copié des disques. Nous jouons ensemble depuis si longtemps que Keith et moi savons exactement ce que va jouer l’autre. On n’en parle jamais, on joue, tout simplement.


Est-ce que votre façon de jouer, ou le son d’ensemble des Rolling Stones, ont changé depuis le départ de Bill Wyman ?
Je croyais, comme Keith qui avait vraiment les boules, que ce serait difficile. Mais non, ce fut très facile. Darryl Jones est un merveilleux bassiste et nous l’avons choisi en sachant qu’il était bon, mais tant que l’on n’a pas joué ensemble, on ne sait jamais. Ç’aurait pu être un excellent bassiste mais un emmerdeur, c’est un risque à courir lorsqu’on engage un nouveau membre dans un groupe. Mais c’est un homme charmant et c’est très facile de jouer avec lui.




Lorsque vous n’enregistrez pas avec votre quintet ou ne tournez pas avec les Rolling Stones, vous travaillez beaucoup votre instrument
Non, jamais. Il peut m’arriver de ne pas jouer durant des mois, une année même. Je m’entretiens en faisant des petits trucs idiots comme m’assouplir les mains en faisant travailler mes doigts, c’est tout. Les batteurs ont tous ces petits tics nerveux (il agite ses doigts, frappe sur ses cuisses et tapote ses impeccables chaussures en croco, N.D.R.). Si on n’a jamais joué de batterie, là il faut s’entraîner, pour contrôler le son, car la batterie est un instrument bruyant, c’est effrayant comme c’est puissant. Une de mes plus grandes joies de batteur est d’avoir vu jouer Kenny Clarke avec un pianiste dont l’instrument n’était pas amplifié: il devait contrôler le volume de sa batterie. C’est comme ça que j’ai appris à jouer. C’est tout un art.


Néanmoins, certains vous ont qualifié de «plus grand batteur de rock du monde». Quelle trace pensez-vous laisser dans l’histoire de la batterie?
Je pense que l’on va m’oublier. Par contre, on se souviendra des disques, ça oui.


Quel est votre chef-d’œuvre? Quelle est la chanson dont vous soyez le plus fier ?
En ce qui concerne la batterie, Street Fighting Man, fantastique. Sympathy For The Devil, pour les efforts que ça nous a demandé pour la jouer correctement — et Godard en témoigne dans son film (One + One, N.D.L.R.). Et puis la nouvelle version de Not Fade Away sur l’album « Stripped ». En fait, ce disque est un des meilleurs que l’on ait fait. Mais c’est plus facile parce qu’on connaît mieux les chansons aujourd’hui qu’à l’époque où nous les avons créées. Si vous me dites « on va reprendre So What », le travail est déjà bien avancé parce qu’il s’agit d’une superbe mélodie. Mais écrire un thème comme So What est une toute autre histoire.


Vous ne vous sentez aucun talent de compositeur?
Non, je suis incapable d’écrire, je ne sais même pas lire la musique. Je ne suis pas comme Jim Keltner qui sait faire tout ça très bien. Je suis un batteur de groupe. Oui, jouer dans un groupe est la seule chose que je sois capable de faire. C’est toute ma vie. Et c’est comme ça que ça fonctionne dans les Rolling Stones, même pour Mick : nous sommes un groupe. Comme les Trois Mousquetaires: «Tous pour un, un pour tous».


Propos recueillis par Férid Bannour